Gustave et Rachel Kahn
Préface de Lettres à Gustave et Rachel Kahn. Richard Shryock, éd. Librairie Nizet, Saint-Genouph, 1996.


Comment des écrivains aussi différents que Paul Fort, Jules Romains, Maurice Maeterlinck, F.T. Marinetti, Rachilde, Willy et Saint-Pol-Roux peuvent-ils se trouver les uns à côté des autres? Le présent volume est un choix de lettres écrites par ces poètes, dramaturges, romanciers et critiques à Gustave Kahn et à sa femme Rachel. Le rôle dominant que l'auteur des Palais nomades joua dans le Symbolisme est injustement tombé dans l'oubli. Seul semble demeurer son titre d'inventeur du vers libre(1). Il fut pourtant mieux que cela et fit plus que n'importe quelle autre figure du mouvement pour le développement et le rayonnement de l'esthétique symboliste.

Gustave Kahn par Gustave Kahn
Demandé par Edmond Pilon de fournir une biographie de lui-même, Kahn a écrit le texte suivant :
1, 2, et 3
La richesse et le volume de l'oeuvre de Gustave Kahn ont peu de rivaux. La bibliographie des écrits de Kahn, établie par J.C. Ireson, compte, en près de quarante pages des centaines de livres, de poèmes et d'articles(2). Kahn se servit de presque tous les genres : la poésie (Les Palais nomades, Chansons d'amant, Domaine de fée, La Pluie et le beau temps), le roman (Le Roi fou, Le Cirque solaire, L'Adultère sentimental, Le Childebert), le conte (Contes hollandais, Contes juifs), le théâtre (La Farce Polichinelle)(3), le recueil de souvenirs (Décadents et symbolistes), la critique (L'Esthétique de la rue, Silhouettes littéraires), ainsi que les études sur des artistes tels que Boucher, Fragonard, Félicien Rops et Rodin.

Dès sa collaboration à La Vogue, ses articles de critique lui gagnèrent le respect de ses confrères. Aujourd'hui, les historiens d'art qui travaillent sur le néo-impressionnisme étudient toujours ses articles de critique artistique. Sa critique ainsi que ses vers parurent dans des dizaines de revues telles que L'Hydropathe, La Vogue, La Revue Indépendante, La Cravache, La Jeune Belgique, La Revue Bleue, La Revue Blanche, La Revue Rouge, La Plume, L'Ermitage, La Société Nouvelle, La Nouvelle Revue, Le Mercure de France, etc. Sa collaboration s'étendait aussi à plusieurs journaux comme La Volonté, Les Droits de l'Homme et La Raison, ainsi qu'à des quotidiens comme Le Siècle, Le Petit Bleu et Le Gil Blas.

Né le 21 décembre 1859 à Metz, Kahn devint actif dans les milieux littéraires de Paris en 1879. Il fut déjà, cette année-là, le "premier visiteur"(4) chez Stéphane Mallarmé à l'époque où celui-ci n'était connu que d'un petit groupe de poètes. Il publia ses premiers poèmes dans La Revue Moderne et Naturaliste et dans L'Hydropathe dont il devint membre du groupe. Les premiers vers libres de Kahn datent de cette époque. Mais ce jeune poète qui n'avait pas encore vingt ans hésitait devant l'idée de trop pousser cette innovation poétique.

Son séjour à Paris fut marqué en particulier par la rencontre de Jules Laforgue (lors d'une des réunions des Hydropathes) et de Charles Henry, un jeune mathématicien. Il n'eut pas le temps de développer sa carrière littéraire avant de partir faire son service militaire. Parti de Paris en 1880, Kahn passa, malgré lui, quatre ans sous les drapeaux en Afrique du Nord avant de revenir à Paris en fin 1884(5). Pendant son séjour en Algérie et Tunisie, Kahn entretenait une correspondance assidue avec Laforgue(6) et Henry(7).

Avant que Jean Moréas ne lançât le "Manifeste du Symbolisme" dans Le Figaro de septembre 1886 qui donna un nom au mouvement littéraire qui regroupait Stéphane Mallarmé et une poignée de disciples, Kahn avait déjà commencé sa contribution à une rénovation esthétique avec ses poèmes en vers libres. Cette esthétique, loin d'être dérivée directement de Mallarmé, provenait d'une variété de sources : essentiellement des courants philosophiques et scientifiques de l'époque.

Comme pour celle d'autres Symbolistes, la poésie de Kahn cherchait à exprimer la représentation de la sensation d'un objet au lieu de l'objet même. C'était la réalité idéaliste et non matérialiste du moi qu'il voulait (re)produire dans ses vers. Selon Kahn, "[l]e but essentiel de notre art est d'objectiver le subjectif (l'extériorisation de l'Idée) au lieu de subjectiver l'objectif (la nature vue à travers un tempérament)"(8). Ce monde des sensations était aussi le monde de l'inconscient, région que la science était en train d'explorer à cette époque pour la première fois. D'une part, il y avait des études comme celles de Hartmann et Charcot sur l'inconscient et d'autre part les travaux de son ami Charles Henry, un jeune chercheur qui voulait trouver dans le symbolique des équations mathématiques l'explication de nos réactions à différents phénomènes sensoriels(9). Kahn aussi cherchait à exprimer ce côté de l'expérience humaine jusqu'alors inexprimée.

L'exploration de cette nouvelle zone exigeait de nouveaux moyens d'expression. Pour ce faire, le vers libre offrait beaucoup plus de souplesse que le vers traditionnel :

Le vers libre permet au poète de "mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le groupement des voyelles et des consonnes, assimiler sa vision intérieure par le coloris général du poème" afin de "faire jaillir" la même idée de son lecteur(11).

Kahn, comme les autres Symbolistes, se servit des décors de l'imagination et il essaya d'abolir la barrière entre le rêve et la réalité quarante ans avant les Surréalistes : "le rêve étant indistinct de la vie"(12). Si dans le choix d'images légendaires et mythiques Kahn semblait rejeter le présent, son esthétique dérivait de ce qu'il y avait de plus moderne en France. Pour lui, le rêve, les décors du passé ainsi que les phrases obscures et alambiquées ne sont que des moyens d'atteindre une réalité tout à fait actuelle.

Kahn publia en 1886 les premiers poèmes en vers libres dans La Vogue (une revue symboliste avant la lettre dont il était le secrétaire de la rédaction). Il fonda avec Paul Adam et Jean Moréas Le Symboliste en septembre de la même année. En 1887, parurent Les Palais nomades, le premier recueil de poèmes en vers libres. L'année suivante, il devint rédacteur en chef de La Revue Indépendante et y assura la critique artistique et littéraire, ce qui lui permit de publier ses théories sur le vers libre(13). Entre 1886 et 1889, à travers ses poèmes et ses articles de critique, Kahn apporta une contribution majeure au développement de l'esthétique symboliste.

A Londres, en novembre 1889, Kahn épousa Elisabeth Dayre, Arlésienne née le 1er mai 1860. Dayre avait une fille, Lucienne, d'un précédent mariage. Ils s'installèrent à Bruxelles aussitôt. Entre 1890 et 1891, Kahn disparut presque entièrement de la scène littéraire malgré la publication d'un recueil de poèmes, Chansons d'amant, en 1891. En décembre 1891, Kahn prit une position importante à La Société Nouvelle, revue bruxelloise de Fernand Brouez. Avant de quitter la revue en 1895, il en devint le rédacteur en chef et y donna deux articles par numéro(14). La Société Nouvelle permit à Kahn d'afficher clairement son désir de répandre des idées nouvelles, surtout en matière de politique et de philosophie. Il publia des textes de Kropotkine, Nietzsche, Barrès, William Morris, Elisée Reclus, etc. Toujours continua-t-il de publier des vers : Domaine de fée parut en début 1895.

Les Kahn revinrent à Paris en 1895. Kahn publia dans un nombre croissant de revues. Il transféra à La Revue Blanche sa série "La Vie Mentale" qu'il avait commencée à La Société Nouvelle. Quelques mois après son retour, il essaya d'organiser avec Jean de Mitty, Paul Fort et Félix Fénéon, les Représentations d'Art, une série de représentations, de lectures, de conférences. Le projet échoua, mais en avril 1897, Kahn organisa avec Catulle Mendès les Samedis de poésies ancienne et moderne, que l'on appelait aussi les Samedis poétiques ou les Samedis populaires. Mendès assura le choix de poètes "anciens" y compris des Parnassiens tandis que Kahn s'occupa des poètes "actuels". De l'Odéon ces lectures poétiques passèrent au Théâtre Antoine en 1898 pour finir au Théâtre Sarah Bernhardt en 1899-1900. Les samedis connurent un énorme succès et furent plusieurs fois imités. Kahn présenta également une série de lectures poétiques à Lyon et à Marseille après le tournant du siècle, en optant souvent pour un plus grand nombre de poètes traditionnels qu'à Paris. Après 1900, les Universités Populaires de Paris fournirent l'occasion à l'auteur des Palais nomades de parler du Symbolisme à un public qui ne pouvait pas s'offrir des places à l'Odéon.

Juif, Kahn ne put échapper à l'antisémitisme de l'époque de l'Affaire Dreyfus. Quoique sa femme et lui aient déjà été l'objet d'attaques virulentes, l'atmosphère de l'Affaire donna un poids plus accablant à ces actes de haine. Deux incidents en particulier sont révélés dans ces lettres : l'attaque de Gaston Mery, de La Libre Parole, en 1898 et, celle, dans le Mercure, de Rachilde qui prit à partie Kahn pour avoir défendu Zola.

En même temps, cette correspondance rappelle un acte de courage qui n'a pas - à notre connaissance - son pareil dans l'Affaire Dreyfus : par solidarité avec son mari, Elisabeth Kahn se convertit au juda‹sme et changea son prénom pour celui de Rachel. Cet acte généreux fut tout à fait typique de Rachel Kahn. Pendant la Première Guerre Mondiale, elle fonda un comité en faveur des familles des prisonniers de guerre français et belges et dans les années vingt, connaissant bien les problèmes matériels de la vie d'un artiste, elle fonda et fut la présidente de l'Aide Amicale Aux Artistes (AAAA) pour favoriser leur sort.

Même bien après la fin du Symbolisme, Gustave Kahn ne cessa de préserver le souvenir de ceux qui contribuèrent au mouvement, comme le montre la dernière lettre d'André Fontainas que nous publions. De plus, il créa les Amis de Verlaine dont il fut le président jusqu'à sa mort pour garder le souvenir du grand poète.

Kahn fut nommé Chevalier de la Légion d'honneur le 8 janvier 1908 et en devint Officier le 22 août 1926. Pendant les premières années de la Guerre, il fut attaché avec Léon Blum au cabinet de Marcel Sembat, alors Ministre des Travaux Publics. Rachel Kahn mourut en 1933 et Gustave la suivit trois ans plus tard.

L'importance de cette correspondance provient non seulement des éclaircissements qu'elle jette sur le rôle de Gustave Kahn dans le monde littéraire, mais elle montre aussi tout un réseau de "soutien mutuel" entre les différents membres du mouvement symboliste. Par exemple, Kahn prit vite la défense de Félix Fénéon en 1894 quand ce dernier se trouva sur le banc des accusés du célèbre procès contre les anarchistes, le Procès des Trente. Lorsque Kahn fut vilipendé pendant l'Affaire Dreyfus par La Libre Parole, ce fut un groupe d'écrivains amis, parmi lesquels on peut citer Paul Fort, Albert Mockel, Edmond Pilon et Paul Adam, qui pris sa défense. Il porta secours à quelques-uns de ses confrères en leur prêtant des petites sommes d'argent quoique sa propre situation matérielle ne fût pas toujours très bonne.

Les "petites revues", comme La Vogue, La Revue Indépendante, Le Mercure, La Plume fournissaient le moyen principal pour les jeunes écrivains de cette génération de s'entraider. Presque toutes les études sur le Symbolisme citent leur rôle dans le développement du mouvement. Et par sa position de rédacteur en chef et par ses connaissances dans ce monde de l'avant-garde, Kahn aida d'autres écrivains symbolistes à faire paraître leurs vers.

Ce réseau de coopération contredit l'idée généralement admise que le Symbolisme ne fut qu'un groupe d'individus qui partageait plus ou moins la même esthétique et qui publiait dans de mêmes revues. Cette correspondance suggère au contraire que la cohésion du mouvement provenait des efforts multiples et continus des Symbolistes de s'entraider. Ce système d'aide ne fut pas limité aux écrivains que l'on considère aujourd'hui comme Symbolistes, mais s'étend à toute une génération d'écrivains qui avaient des esthétiques différentes comme Jules Romains et FT Marinetti.

Kahn s'intéressait beaucoup aux jeunes poètes et travaillait activement à les appuyer. Souvent, ses comptes rendus firent connaître de jeunes poètes aux lecteurs de La Revue Blanche ou de La Société Nouvelle. Autrefois, ce fut sa colonne hebdomadaire dans Le Gils Blas qui présentait de nouveaux poètes au public. Bien des fois les Samedis poétiques permirent aussi aux jeunes poètes inconnus de faire réciter leurs vers à côté de ceux des Maîtres comme Hugo et Mallarmé. Ainsi, Kahn put épauler toute une génération d'écrivains qui marqua le XXe siècle. Parfois, ces jeunes écrivains purent aider Kahn, comme Marinetti qui travailla afin de mieux faire connaître l'inventeur du vers libre en Italie.


RICHARD SHRYOCK

Virginia Polytechnic Institute
and State University

1Ce titre fut quelque peu contesté par Marie Krysinska. Cependant, la présente préface et les notes de plusieurs lettres (voir en particulier Rachilde IX-X) fournissent des éclaircissements sur ce sujet.

Certains pourraient dire que invention est peut-être un mot un peu fort dans la mesure où il serait possible de citer des vers de La Fontaine qui sont libres. Kahn, néanmoins, demeure le premier à utiliser ce type de prosodie mais encore à en avoir développé la théorie.

2L'Oeuvre poétique de Gustave Kahn (Paris, Nizet, 1962). Ce travail reste le meilleur à ce jour sur Gustave Kahn. Bien que sa bibliographie soit bien faite, nous avons pu découvrir plus d'une centaine d'articles non-répertoriés.

3La Farce de Polichinelle, une pièce inédite écrite en collaboration avec Laurent Tailhade.

4L'expression est de Mallarmé lors du toast qu'il offrit à Kahn pour son banquet en 1896.

5Dans Symbolistes et décadents, Kahn se trompe en indiquant 1885 pour l'année de son retour en France (p. 30). La correspondance de Jules Laforgue et de Charles Henry indique que Kahn rentra en automne 1884, probablement en novembre.

6Publiée dans Lettres à un ami, Paris, Mercure, 1941.

7Restée inédite.

8"Réponse des Symbolistes", L'Evénement du 28 septembre 1886 et repris en partie dans "Le Symbolisme", La Vogue du 4 au 11 octobre 1886 (t. II, no. 12, pp 397-401).

9Les théories de Henry exercèrent une influence importante dans le développement du pointillisme de Seurat. Voir, par exemple, Michael Zimmermann, Les Mondes de Seurat, (Paris, Albin Michel, 1991) pour une analyse de cette influence ainsi que pour une description des théories de l'esthétique scientifique d'Henry.

10"Chronique de la littérature et de l'art", La Revue Indépendante, décembre 1888 (no. 26, pp 481-97), p. 485.

11"Chronique de la littérature et de l'art", La Revue Indépendante, juin 1888 (no. 20, pp 523-46), p. 527.

12L'Evénement du 28 septembre 1886.

13Voir sa "Chronique de la littérature et de l'art", La Revue Indépendante de juin et décembre 1888.

14Pourtant, ses articles ne furent pas tous signés de lui. Il se servit du pseudonyme Cabrun en 1894-95 pour signer la série "La Vie Courante" et employa probablement le nom Hixe pour signer deux autres articles.

Au cours de nos travaux sur Kahn, nous avons pu découvrir d'autres pseudonymes. D'avril 1902 à mars 1906, il signa Pip pour son "Carnet de Paris" à La Nouvelle Revue. Il utilisa Walter Linden pour son "Carnet d'un Cosmopolite de Paris" dans La Revue Bleue neuf fois entre novembre 1900 et juin 1901. Plusieurs articles signés "M" dans Menorah sont de Kahn. Il écrivit aussi de nombreux articles non-signés parus dans Le Petit Bleu. (Aucun de ces articles n'est répertorié dans la bibliographie d'Ireson.)